La bataille des infrastructures a commencé.
Longtemps, on a comparé la souveraineté numérique africaine à la maîtrise des câbles sous-marins. Ce n'est plus suffisant. Ce qui compte désormais, c'est la capacité à traiter l'information localement, avec des centres de données capables d'alimenter des modèles d'IA gourmands en puissance de calcul.
Les mouvements financiers en disent long sur les enjeux : Digital Realty a racheté l'opérateur sud-africain Teraco pour 3,5 milliards de dollars, tandis qu'Equinix mettait la main sur le Nigérian MainOne. Du côté des acteurs africains, MTN a inauguré à Lagos, en juillet 2025, son centre Sifiso Dabengwa, la plus grande infrastructure certifiée « Tier III » d'Afrique de l'Ouest, et négocie aujourd'hui avec des partenaires internationaux pour développer une unité dédiée spécifiquement à l'IA. Orange multiplie de son côté les centres certifiés entre la Côte d'Ivoire, le Sénégal et le Botswana. Cassava Technologies a, elle, ouvert en mars 2026 en Afrique du Sud une véritable « usine » consacrée à l'IA, avec des projets d'expansion sur tout le continent.
Le message est clair : les géants télécoms africains ne veulent plus seulement louer des tuyaux, ils veulent posséder les fondations sur lesquelles tourneront les IA de demain.
Qui possède les données, possède l'avenir.
Les infrastructures ne suffisent pas si les données qui nourrissent les modèles échappent au continent. C'est le cœur du débat que certains chercheurs qualifient de « colonialisme algorithmique » : le risque que les données, les modèles et la valeur économique qui en découle restent captés par des acteurs étrangers, l'Afrique se contentant de fournir la matière première.
Le constat est frappant : selon un indice de préparation aux données publié cette année, les opérateurs télécoms africains détiennent des volumes considérables de données clients et réseau, mais moins de 15 % sont exploitables telles quelles pour l'IA, faute d'être structurées. Le continent ne manque donc pas de données, il manque de capacité à les qualifier, les nettoyer et les valoriser lui-même.
C'est aussi une question de langues. Avec plus de 2 000 langues parlées sur le continent, la plupart des grands modèles occidentaux restent aveugles aux réalités linguistiques africaines. Plusieurs pays, dont le Sénégal, misent sur des programmes qui intègrent explicitement les langues locales dans leurs systèmes d'IA, pour éviter que ces technologies ne renforcent, une fois de plus, une forme de domination culturelle extérieure.
Chaque pays construit sa propre voie.
Sur le plan politique, l'Union africaine a adopté une stratégie continentale sur l'intelligence artificielle pour la période 2025-2030, destinée à encourager une IA éthique et adaptée aux réalités locales. Mais ce sont surtout les initiatives nationales qui donnent le ton :
- Le Sénégal a présenté à Genève, lors du sommet WSIS 2026, son « New Deal technologique », une vision qu'il veut souveraine pour son avenir numérique.
- La Côte d'Ivoire a annoncé en mai 2026 un projet ambitieux d'IA souveraine : plus d'un milliard de dollars sur trente ans, un data center en construction à Grand-Bassam, et l'objectif affiché de bâtir un modèle capable de comprendre le baoulé, le dioula, le droit ivoirien et le marché du cacao.
- Le Nigeria a lancé son AI Scaling Hub, soutenu par un financement de 7,5 millions de dollars de la Fondation Gates, et a mis en place dès 2026 un cadre de conformité qui autorise le régulateur à bloquer les systèmes d'IA jugés non conformes.
- Le Ghana considère désormais l'IA comme un actif stratégique national à part entière.
- L'Afrique du Sud arrive en tête du classement continental de préparation à l'IA établi par Oxford Insights, devant Maurice, le Kenya et le Nigeria.
Une déclaration africaine sur l'intelligence artificielle a par ailleurs été soutenue par 49 pays et l'Union africaine, un signal politique fort, même si sa mise en œuvre concrète reste, pour l'instant, inégale d'un pays à l'autre.